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Les Français et la réunification allemande

Camille Fleury
12 oct.
19 min de lecture

« L'aspiration des Allemands à l'unité me paraît légitime ; mais elle ne peut se réaliser que pacifiquement et démocratiquement. » François Mitterrand prononce ces mots le 27 juillet 1989, quelques mois avant la chute du mur de Berlin. Une légende noire veut pourtant que Mitterrand ait cherché à freiner, voire à bloquer, le processus de réunification. Certains travaux historiques remettent cette interprétation en cause : ils montrent que le président français ne s'opposait pas au principe de l'unité allemande, mais s'inquiétait avant tout des conditions et des conséquences de sa réalisation. Les réactions françaises face à cette perspective sont toutefois loin d'être unanimes : entre inquiétudes liées au poids historique et géopolitique de l'Allemagne, soutien au droit des Allemands à l'unité et espoir d'un nouvel équilibre européen, les positions évoluent rapidement au fil des événements.

Le terme de réunification désigne la période allant de 1989 à 1990 au cours de laquelle l'Allemagne est unifiée par l'adhésion de la République démocratique allemande (RDA) à l'ordre démocratique de la République fédérale d’Allemagne (RFA). Le processus frappe par sa rapidité. La réunification n'était encore qu'une hypothèse ; elle devient en quelques semaines une réalité. Le terme est d'ailleurs impropre, car les événements de 1989-1990 ne rétablissent pas un ordre antérieur. Le terme d'unification paraît donc plus juste. Parmi les pays occidentaux, la France se distingue par la vivacité de ses réactions, car l'Allemagne reste pour elle un État dont la puissance demeure marquée par le poids de son histoire.


Il faut d'abord replacer ce processus dans son contexte. En 1985, Mikhaïl Gorbatchev arrive au pouvoir en Union des Républiques socialistes soviétiques (URSS) et engage la perestroïka. Cette politique s'accompagne d'une volonté de réformer le système soviétique et d'une moindre intervention de l'URSS dans les affaires des pays d'Europe de l'Est. Le régime est-allemand apparaît alors solidement contrôlé par le parti communiste, tandis que ses dirigeants se refusent à toute évolution alors qu'une démocratisation est souhaitée par une partie croissante de la population. En 1989, Erich Honecker, dirigeant de la RDA, compte encore sur le soutien des troupes soviétiques en cas de crise, mais Gorbatchev refuse d'intervenir militairement, afin de ne pas compromettre sa politique de réforme. La RDA perd ainsi progressivement le soutien soviétique dont elle bénéficiait jusque-là. La pression de la rue accélère alors l'affaiblissement du régime : des réfugiés est-allemands se massent à la frontière austro-hongroise en septembre 1989, des manifestations éclatent à Leipzig en octobre, puis le mur tombe le 9 novembre 1989. Les Français apprennent la nouvelle en soirée, par les journaux télévisés, et témoignent de leur sympathie envers les Allemands de l'Est. L'événement est chargé d'émotion et de symbole.


L'effondrement rapide de la RDA constitue toutefois une surprise, y compris pour les observateurs français. Jusqu'à l'été 1989, la gravité de sa situation intérieure reste largement sous-estimée et le régime donne encore l'image d'un État stable. Au début de l'année 1989, certains experts français prévoient même la pérennité de la RDA. La rapidité de son effondrement rend ainsi la perspective d'une réunification beaucoup plus concrète en quelques semaines.


La France entretient alors des relations avec les deux États allemands, la RFA et la RDA. En 1973, elle reconnaît la RDA, ce qui marque le début des relations officielles entre les deux gouvernements dans les domaines politique, économique et culturel. Néanmoins, les relations entre la France et la RDA restent asymétriques au profit de la RFA et constituent un aspect relativement négligé des relations franco-allemandes. Les deux États allemands sont alors également engagés dans une rivalité pour leur reconnaissance et leur influence internationales. La RDA se heurte ainsi à la relation privilégiée entre Bonn et Paris et cherche notamment à développer ses relations avec le Parti communiste français (PCF). Cette stratégie se heurte toutefois à des divergences entre le Parti socialiste unifié d’Allemagne (SED) et le PCF : alors que le SED cherche à développer des relations à différents niveaux de la société française, le PCF reste opposé à toute coopération avec les gouvernements qu'il qualifie d'impérialistes.


Sur le plan gouvernemental, le dialogue franco-est-allemand se poursuit toutefois. Mitterrand se rend ainsi à Berlin-Est les 20 et 21 décembre 1989. Il y rencontre Egon Krenz, Secrétaire général du SED, et Hans Modrow, Président du Conseil des ministres, mais également des représentants de l'opposition est-allemande. Il se prononce alors en faveur du droit du peuple allemand à l'autodétermination et souligne le rôle que la RDA doit jouer dans les réformes démocratiques en cours. La France considère en effet la démocratisation de la RDA comme l'une des conditions de l'unification allemande.


Comment la politique étrangère française et les réactions des Français évoluent-elles, entre craintes et diversité des points de vue, face à la perspective d’une réunification allemande ? En novembre et décembre 1989, la réunification n'est pas encore envisagée par Mitterrand comme une perspective politique immédiate, tandis qu'elle devient progressivement un sujet de débat dans l'opinion française. Au début de 1990, face à l'accélération du processus, la France cherche à inscrire la réunification dans le cadre de l'intégration européenne. Enfin, dans le courant de 1990, elle accepte la réunification tout en insistant sur son règlement international et sur les droits des quatre puissances : la France, le Royaume-Uni, les États-Unis et l’URSS. 


Une du journal Libération, 11 novembre 1989. Source: LIBÉRATION, « Chute du Mur : calme-toi, on est en grève », 1er novembre 2019, disponible en ligne : https://www.liberation.fr/images/2019/11/01/chute-du-mur-calme-toi-on-est-en-greve_1761042/
Une du journal Libération, 11 novembre 1989. Source: LIBÉRATION, « Chute du Mur : calme-toi, on est en grève », 1er novembre 2019, disponible en ligne : https://www.liberation.fr/images/2019/11/01/chute-du-mur-calme-toi-on-est-en-greve_1761042/
Image issue de Le Monde. LE MONDE, « L’ouverture de la frontière entre les deux États allemands. Les réactions en France. Dans les milieux politiques : et maintenant ? », Le Monde, 12 novembre 1989, disponible en ligne : https://www.lemonde.fr/archives/article/1989/11/12/l-ouverture-de-la-frontiere-entre-les-deux-etats-allemands-les-reactions-en-france-dans-les-milieux-politiques-et-maintenant_4136232_1819218.html
Image issue de Le Monde. LE MONDE, « L’ouverture de la frontière entre les deux États allemands. Les réactions en France. Dans les milieux politiques : et maintenant ? », Le Monde, 12 novembre 1989, disponible en ligne : https://www.lemonde.fr/archives/article/1989/11/12/l-ouverture-de-la-frontiere-entre-les-deux-etats-allemands-les-reactions-en-france-dans-les-milieux-politiques-et-maintenant_4136232_1819218.html


I. Une réunification qui n'est pas à l'ordre du jour selon Mitterrand (novembre-décembre 1989)


La question allemande reste fortement marquée par la mémoire de la Seconde Guerre mondiale et par l’histoire des relations franco-allemandes. Pour François Mitterrand, cette mémoire ne remet pas en cause la réconciliation franco-allemande, étroitement liée à la construction européenne. Il considère ainsi que « la question allemande est une question européenne. » Face aux événements de l’automne 1989, il ne se dit pas opposé à une éventuelle réunification, mais souhaite qu’elle soit envisagée dans le cadre européen et en fonction des intérêts français. Sa position peut alors se résumer par cette formule du 3 novembre 1989 : « La France adaptera sa politique de telle sorte qu’elle agira au mieux des intérêts de l’Europe et des siens. »


1. La position des Français face à la réunification : un écart entre les élites et l'opinion publique


Entre novembre et décembre 1989, la presse réagit avec émotion et envisage plusieurs scénarios : une réforme de la RDA, mais aussi l'hypothèse d'une réunification. Face à la chute du mur, « la classe politique française se réjouit », souligne Libération, « à gauche comme à droite. » Mitterrand, lui, estime qu'après la chute du mur, la réunification n'est pas à l'ordre du jour. Le 15 novembre 1989, devant l'Assemblée nationale, son ministre des Affaires étrangères, Roland Dumas (Parti socialiste, PS), déclare : « Nous savons aujourd'hui que la réunification ne peut pas être un problème d'actualité. » Pourtant, la rapidité des événements et les prises de position des responsables politiques français font de la question allemande un sujet de débat qui transcende les clivages politiques. Certains responsables se montrent plutôt favorables à l'évolution en cours, tandis que d'autres expriment des inquiétudes sur l'avenir de la question allemande. Le 10 novembre, Michel Rocard (PS), Premier ministre, rappelle que « c'est aux Allemands, c'est au peuple allemand de dire où il veut aller. » Jacques Chirac (Rassemblement pour la République, RPR), à droite, partage cette position : « C'est l'ouverture d'une période nouvelle, celle de l'Europe de demain. » À l'inverse, Valéry Giscard d'Estaing (Union pour la démocratie française, UDF), ancien président de la République, ainsi que Michel Debré (Rassemblement pour la République, RPR) expriment des craintes. Giscard d'Estaing est le plus explicite : il voit dans les événements un « gigantesque point d'interrogation » et avertit que la création d'un État allemand unifié aurait des « conséquences considérables pour l'Europe. » Michel Debré craint quant à lui un accord entre l'Allemagne et l'Union soviétique et le renforcement de l'Allemagne au détriment de la France.


Les universitaires et les intellectuels français partagent également ces craintes et redoutent l'unification allemande. Ils associent notamment la puissance économique de la RFA à un possible renforcement de son poids politique en Europe et craignent le réveil d'un nationalisme allemand. Ces inquiétudes s'inscrivent dans le souvenir du Wirtschaftswunder, le « miracle économique » allemand de l'après-guerre. À partir de la création du Deutsche Mark en 1948 et du soutien apporté par le plan Marshall, la RFA connaît une forte croissance économique et devient progressivement l'une des principales puissances économiques mondiales. Cette réussite nourrit, en France, la crainte qu'une Allemagne réunifiée puisse disposer d'un poids économique et politique encore plus important en Europe.


Parallèlement, l'opinion publique s'exprime à travers les sondages. La majorité des Français se montrent favorables à l'unification, par compréhension pour le peuple allemand et par espoir de voir la démocratie progresser en Europe. Les jeunes générations sont les plus impatientes. Cette adhésion s'accompagne toutefois de craintes. L’institut d’études de marché et de sondages Brulé Ville Associés (BVA) mène deux enquêtes à quatre mois d'intervalle : en novembre 1989, 60 % des Français estiment que la France ne doit pas craindre la réunification ; quatre mois plus tard, ils ne sont plus que 49 %. Entre les deux enquêtes, la perspective d'une réunification s'est concrétisée et ses conséquences sur l'équilibre européen apparaissent plus nettement, notamment avec la présentation du Plan Kohl en dix points. Les Français commencent notamment à s'interroger sur le poids politique et économique qu'aurait une Allemagne réunifiée, ainsi que sur les conséquences de cette évolution pour la sécurité européenne. Les craintes portent ainsi sur le renforcement de la puissance allemande et sur la renaissance du nationalisme.


Le Monde, Le Parisien.
Le Monde, Le Parisien.

2. Le plan Kohl en dix points, vécu comme une trahison par Mitterrand


Le 28 novembre 1989, le chancelier fédéral Helmut Kohl présente au Bundestag un plan en dix points qui remet en cause cette vision française. Élaboré sans consultation préalable de Paris, des autres partenaires européens ou des États-Unis, il surprend également au sein même du gouvernement fédéral : le ministre des Affaires étrangères, Hans-Dietrich Genscher, n'en avait pas été informé. Cette méthode rompt avec l'esprit du traité de l'Élysée. Préparé dans le plus grand secret, le plan répond notamment à l'accélération des départs de citoyens est-allemands vers la RFA et à la nécessité pour le gouvernement fédéral de réagir aux bouleversements en RDA, alors que des élections libres sont prévues pour le 18 mars 1990. Les dix points envisagent ainsi une succession d'étapes pouvant conduire à l'unification des deux Allemagnes. Le cinquième point suscite notamment l'inquiétude de la France : il prévoit la mise en place de structures confédérales entre la RFA et la RDA, en vue de leur évolution vers une fédération. Ce projet apparaît alors comme un accélérateur du processus d'unification, alors que Paris souhaite au contraire que celui-ci soit précédé d'un approfondissement de la construction européenne. Le plan n'aborde en revanche pas les questions essentielles, comme les alliances militaires et les frontières.


C'est pourquoi le président Mitterrand s'en préoccupe. Il voit dans ce plan une reprise en main de la question allemande par la chancellerie Kohl, qui fait de la réunification une priorité allemande, alors que le gouvernement français la considère comme une question européenne. Pour Mitterrand, l'Allemagne doit susciter la confiance de ses voisins et ne pas entraver le processus communautaire. La presse française se place elle aussi progressivement dans la perspective d'une réunification, mais réagit vivement à la méthode de Kohl. Le Nouvel Observateur parle ainsi d'« un coup d'accélérateur à l'histoire », tandis que Libération, Le Monde et Le Figaro expriment tous leur réprobation du plan.


Helmut Kohl présentant son plan en dix points le 28 novembre 1989.
Helmut Kohl présentant son plan en dix points le 28 novembre 1989.

En novembre 1989, la réunification allemande n'est donc pas encore un objectif de la politique française. Si Mitterrand et le gouvernement français refusent d'en faire une priorité, la question s'impose déjà dans le débat public et politique. Face à la déliquescence de la RDA et à l'accélération des événements, la France comprend progressivement que la réunification devient difficilement évitable et cherche dès lors à l'inscrire dans le cadre de l'intégration européenne.


II. Une réunification inéluctable, une Allemagne réunifiée puissante : inscrire la réunification dans le cadre de l'intégration européenne (décembre 1989-janvier 1990)


À partir de décembre 1989, la réunification allemande devient un enjeu international qui dépasse les relations franco-allemandes. Les positions des alliés occidentaux divergent toutefois sur le rythme du processus. Les États-Unis de George Bush ne cherchent pas à freiner Helmut Kohl : le 16 décembre, Bush dément ainsi l'existence d'un accord franco-américain visant à « ralentir » le chancelier dans sa marche vers la réunification. Le Royaume-Uni de Margaret Thatcher se montre au contraire plus réservé face à une réunification rapide et insiste sur l'encadrement international de toute évolution vers l'unité allemande. Cette position renvoie à celle de François Mitterrand, qui insiste également sur le respect « de l'ensemble des traités et des accords qui président aujourd'hui à l'équilibre européen. »


1. L'Allemagne réunifiée : une menace pour la construction européenne et pour l'équilibre franco-allemand ?


L'avenir de la construction européenne suscite d'abord des interrogations. Parmi les élites françaises circule l'idée qu'une Allemagne réunifiée pourrait se détourner de l'Europe communautaire pour se tourner davantage vers l'URSS. Cette crainte s'appuie notamment sur l'expérience de l'Ostpolitik menée par la RFA depuis les années 1970. Cette politique, initiée par le chancelier Willy Brandt, visait à se rapprocher et à normaliser les relations avec l'URSS et les pays d'Europe de l'Est. Deux références historiques nourrissent cette crainte : le « syndrome de Rapallo », qui renvoie à la crainte d'un rapprochement germano-russe susceptible de se faire au détriment des intérêts des États occidentaux, et la Mitteleuropa, notion associée à l’idée d’une Europe centrale dominée par la puissance allemande, en dehors du cadre communautaire. 


Des personnalités politiques, notamment à droite, craignent une politique d'expansion de l'Allemagne vers l'Est : Michel Debré redoute ainsi un rapprochement germano-soviétique qui renforcerait l'Allemagne au détriment de la France. D'autres redoutent une neutralisation de l'Allemagne, à l'image de Mitterrand, qui évoque lui-même le 10 décembre 1989 le « risque de neutralisation. » L'opinion publique se montre également inquiète. En janvier 1990, selon un sondage publié par The Economist, 50 % des Français se disent inquiets à l'idée qu'une Allemagne réunifiée devienne la puissance dominante en Europe. La principale crainte française concerne alors le poids économique de cette nouvelle Allemagne : les Français redoutent que l'économie allemande devienne trop puissante.


L'équilibre franco-allemand est lui aussi remis en question. L'opinion publique et les milieux économiques craignent l'apparition d'une puissance concurrente de la France. La démographie pèse : l'Allemagne réunifiée comptera 80 millions d'habitants. L'Allemagne apparaît aussi comme une superpuissance économique, dont l'immigration favorise la croissance. Les Français citent la puissance économique allemande comme premier argument contre la réunification, et les journaux soulignent les inégalités entre la France et l'Allemagne. Cette puissance économique peut surtout se traduire en puissance politique. Élites et opinion publique partagent la même conviction : l'Allemagne réunifiée deviendra la première puissance économique et politique du continent.


Willem Holtrop B., « La peur d’un grand voisin allemand », dans Libération, 22 décembre 1989.
Willem Holtrop B., « La peur d’un grand voisin allemand », dans Libération, 22 décembre 1989.

Il ne reste alors qu'une solution pour rassurer la sphère publique et politique : renforcer la construction européenne. Pour Mitterrand, l'Europe doit permettre d'encadrer la puissance de l'Allemagne réunifiée et de préserver l'équilibre franco-allemand. L'enjeu est aussi de maintenir la relation d'amitié avec l'Allemagne dans un nouveau rapport de forces : une Allemagne réunifiée et économiquement dominante ne doit pas devenir une puissance avec laquelle la France serait en rivalité, mais rester pleinement intégrée au projet européen. Mitterrand s'y emploie dès lors qu'il juge la réunification inévitable.


2. Le tournant de la rencontre avec Gorbatchev : l'unification allemande doit aller de pair avec l'intégration européenne


Le 6 décembre 1989, Mitterrand se rend à Kiev. Mikhaïl Gorbatchev et lui ont réagi de la même manière au plan Helmut Kohl, et le Président français espère une réponse commune. À l'issue de cette rencontre, il comprend qu'il ne peut rien attendre de Gorbatchev. Il s'agit désormais de réaliser l'unification allemande en même temps que l'intégration européenne.


Selon Mitterrand, le Conseil européen de Strasbourg, les 8 et 9 décembre 1989, permet de garantir que les deux rythmes ne divergent pas. La France préside alors la Communauté. Le Conseil discute de l'Union économique et monétaire (UEM) et fixe la date de convocation d'une conférence intergouvernementale sur ce sujet. Il s'agit de s'assurer que l'unité allemande s'accompagnera d'une unité européenne renforcée. La conférence se réunit en 1990, mais ses travaux ne commencent qu'en 1991. On observe donc une convergence des rythmes entre unification allemande et intégration européenne.


Deux éléments font toutefois obstacle et provoquent une querelle au sein du Conseil européen. D'une part, le chancelier Helmut Kohl veut que la déclaration finale du Conseil mentionne le droit des Allemands à l'unité politique. D'autre part, Margaret Thatcher réclame une garantie de l'inviolabilité des frontières, en particulier de la ligne Oder-Neisse entre l'Allemagne et la Pologne, que Kohl refuse encore de reconnaître définitivement.


Lemaître P., « L’Allemagne à Strasbourg », dans Le Monde, 10 décembre 1989.
Lemaître P., « L’Allemagne à Strasbourg », dans Le Monde, 10 décembre 1989.

Le 22 décembre, au terme d'un voyage en RDA, Mitterrand constate que la réunification est inévitable. Le 4 janvier 1990, il reçoit Kohl à Latché. Les deux hommes s'accordent sur le rythme à donner au processus : l'intégration européenne et l'unification allemande doivent converger.


Mitterrand et Kohl à Latché janvier 90, V. Amalvy/AFP.
Mitterrand et Kohl à Latché janvier 90, V. Amalvy/AFP.

L'Allemagne réunifiée soulève donc de nombreuses craintes, et l'intégration européenne apparaît comme la seule réponse. À partir de janvier 1990, les Français acceptent la réunification, tout en insistant sur les droits des quatre puissances.


III. L'acceptation de la réunification allemande sous l'égide des quatre puissances (à partir de janvier 1990)


1. Les Français et la frontière Oder-Neisse : le problème franco-allemand


La frontière germano-polonaise constitue le véritable problème franco-allemand de la réunification. C'est sur ce sujet que les tensions entre Mitterrand et Kohl sont les plus vives. La question des frontières est essentielle, car les bouleversements en Europe de l'Est s'accompagnent d'un certain réveil des nationalismes.


En effet, Kohl se montre réticent à reconnaître la frontière Oder-Neisse. Dès novembre 1989, les Polonais lui reprochent de ne pas avoir pris position sur cette frontière dans son plan en dix points. Cette réticence a trois raisons : l'injustice que représente à ses yeux l'expulsion des Allemands de ces territoires, le renforcement de l'extrême droite en Allemagne, et sa conviction que cette question doit être réglée par le peuple allemand, une fois sa souveraineté retrouvée.


Le 15 février 1990, Mitterrand déclare : « La question la plus importante, c'est la ligne Oder-Neisse. » Si le Parlement de l'Allemagne unifiée règle seul cette question, il s'agira d'un acte unilatéral. Mitterrand exige donc qu'elle soit fixée par une décision internationale impliquant les pays intéressés. Cette position s'inscrit dans une relation franco-polonaise ancienne et marquée par une tradition d'amitié, que Mitterrand lui-même met en avant en 1989. En mars 1990, il reçoit ainsi les représentants polonais à l'Élysée. Ils s'accordent sur la reconnaissance de la frontière Oder-Neisse et sur l'association de la Pologne aux négociations « 2+4 ». La question de la réunification dépasse ainsi le seul cadre franco-allemand : pour la France, elle doit également prendre en compte les intérêts des voisins de l'Allemagne et le nouvel équilibre européen.


La presse critique l'attitude de Kohl sur la ligne Oder-Neisse. Le Monde publie des articles sur ce sujet presque chaque jour pendant les deux premières semaines de mars 1990, dont une tribune d'Alfred Grosser intitulée « Le chancelier dérape sur la frontière. » Les journaux reprochent à Kohl son manque de clarté et des mobiles purement électoralistes, mais ils ne voient pas de danger nationaliste.


2. La France pendant et après les négociations « 2+4 » : entre reconnaissance de la volonté d’un peuple et nécessité d’encadrer la réunification


Pour Mitterrand, la volonté des Allemands est le facteur essentiel de la réunification. Le 18 mars 1990, la RDA organise ses premières élections libres et démocratiques depuis 1933.


Les négociations « 2+4 » sont décidées en février 1990 à Ottawa. Elles réunissent les quatre puissances, la France, le Royaume-Uni, les États-Unis et l’URSS, et les deux États allemands, et doivent permettre à l'Allemagne de recouvrer sa souveraineté. Elles portent sur trois problèmes : les frontières, les droits et responsabilités des quatre puissances, et les questions militaires.


Le nom même des négociations oppose Paris et Moscou aux Américains et aux Allemands. Washington et Bonn veulent appeler le groupe « 2+4 », pour souligner que ce sont les Allemands qui invitent les quatre puissances. Mais Mitterrand et Dumas craignent que les deux Allemagnes s'entendent en secret et mettent les quatre puissances devant le fait accompli en leur imposant un accord déjà finalisé, impossible à contester.


Le traité de Moscou, signé le 12 septembre 1990, conclut les négociations. Pour la France, le bilan est positif : la question allemande reçoit un règlement juridique en droit international, les droits quadripartites sur l'Allemagne et sur Berlin sont levés, la frontière Oder-Neisse est reconnue, et l'Allemagne reste membre de l'OTAN. Le traité de Moscou, signé le 12 septembre 1990, conclut les négociations. Pour la France, le bilan est positif : la question allemande reçoit un règlement juridique en droit international, les droits quadripartites sur l'Allemagne et Berlin sont levés, la frontière Oder-Neisse est reconnue et l'Allemagne reste membre de l'OTAN. Sur ce dernier aspect, les Français sont toutefois plus « spectateurs qu'acteurs », l'essentiel des discussions se déroulant entre Moscou, Bonn et Washington. Si l'appartenance de l'Allemagne à l'OTAN n'est pas la priorité française, Mitterrand joue néanmoins un rôle pour convaincre Gorbatchev de ne pas s'y opposer. Pour Mitterrand, la priorité est en effet davantage européenne qu'atlantique : ce qui compte avant tout est la place de l'Allemagne réunifiée dans les institutions européennes. Les quotidiens rendent compte de l'action diplomatique menée dans le cadre du processus « 2+4 », mais la population se désintéresse largement de ces aspects juridiques.


Tracé de la frontière Oder-Neisse (en bleu). Source : ENCYCLOPÆDIA UNIVERSALIS, « Ligne Oder-Neisse », Encyclopædia Universalis, [s. d.], disponible en ligne : https://www.universalis.fr/encyclopedie/ligne-oder-neisse/
Tracé de la frontière Oder-Neisse (en bleu). Source : ENCYCLOPÆDIA UNIVERSALIS, « Ligne Oder-Neisse », Encyclopædia Universalis, [s. d.], disponible en ligne : https://www.universalis.fr/encyclopedie/ligne-oder-neisse/
Signature du traité portant règlement définitif concernant l'Allemagne Moscou, 12 septembre 1990.
Signature du traité portant règlement définitif concernant l'Allemagne Moscou, 12 septembre 1990.

Le 3 octobre 1990, l'Allemagne retrouve sa souveraineté en même temps que son unité. Le choix de l'article 23 de la Loi fondamentale, c'est-à-dire la simple adhésion de la RDA à la RFA, assure la continuité entre la RFA et l'Allemagne nouvelle, même si la presse avait critiqué cette voie. En France, la classe politique, la presse et l'opinion publique accueillent favorablement la réunification dans leur ensemble. Certains intellectuels, comme Alfred Grosser, s'en réjouissent. Quelques semaines plus tôt, le 18 septembre 1990, lors d'une conférence de presse commune avec Helmut Kohl à Munich, Mitterrand avait présenté le 3 octobre de « date très importante pour les Allemands, pour tous les Européens, pour le monde. »


Conclusion


À l'automne 1989, la majorité des Français se montrent favorables à l'unification : ils jugent légitime l'aspiration d'un peuple à l'unité. Un écart apparaît alors avec les intellectuels et la classe politique, qui redoutent pour la plupart l'unification allemande. Face à la déliquescence de la RDA, la réunification s'accélère très rapidement. Les craintes d'une Allemagne dominante, économiquement et politiquement, ressurgissent au sein de l'opinion publique et des élites. Mitterrand, qui avait d'abord affirmé que la réunification n'était pas à l'ordre du jour, revient sur cette position. Il affirme que la question allemande est une question européenne et cherche à harmoniser deux rythmes : l'unification allemande et l'intégration européenne. Il accepte finalement la réunification, en la plaçant sous l'encadrement des quatre puissances. Le 3 octobre 1990, les deux Allemagnes sont officiellement réunifiées. En France, l'opinion publique, la classe politique et une partie des intellectuels accueillent favorablement la réunification.


Le processus de réunification a par ailleurs suscité des tensions franco-allemandes. Mitterrand cherchait à intégrer l'Allemagne réunifiée dans une Europe solide ; Kohl refusait de sacrifier à l'Europe l'objectif national de sa politique. Mitterrand n'était donc pas aussi hostile à la réunification que les archives allemandes le laissent penser. Pour l'Élysée, il s'agissait de garantir que la réunification ne remette en cause ni la nouvelle orientation soviétique ni la construction européenne. Après la réunification, Kohl et Mitterrand se lancent d'ailleurs ensemble dans la négociation du traité de Maastricht.



BIBLIOGRAPHIE

OUVRAGES SPÉCIALISÉS


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ARTICLES ET CHAPITRES D’OUVRAGES


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