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La tragédie népalaise : reflet d’une aide climatique internationale qui n’arrive jamais

Alice Guillou
il y a 2 heures
8 min de lecture

Le 26 août 2026, le Népal a connu l’une des catastrophes climatiques les plus meurtrières de son histoire faisant plus de 1400 morts et plus de 6000 disparus. En cause, l’effondrement dans la vallée de Langtang Lirung d’un pan de montagne entraînant une avalanche de glace destructrice. Cet évènement est à mettre à l’aune du changement climatique qui frappe le toit du monde bien plus que n’importe quelle autre région du monde. 


En effet, la hausse des températures accélère considérablement la fonte des glaces et le pergélisol. 


Désemparé, le Népal s’est tourné vers l’ONU pour déposer pour la première fois une demande de financement auprès du fonds «Loss and Damage1»


Prabin Ranabhat / AFP, [vue aérienne du district de Nuwakot, au Népal, après la crue], photographie, 29 août 2026
Prabin Ranabhat / AFP, [vue aérienne du district de Nuwakot, au Népal, après la crue], photographie, 29 août 2026

Qu’en est-il de ce fonds créé en 2022 dont l’objectif est d’apporter une aide financière essentielle aux pays les plus touchés par les changements climatiques ? 

La demande d’aide financière des États les plus touchés par le changement climatique n’est pas nouvelle2.  Depuis des décennies ces Etats sont en quête d’une justice climatique. C’est en 1991 que le Vanuatu, petit Etat insulaire, dépose pour la première fois une proposition devant le Comité intergouvernemental de négociation. Celle-ci vise à la création d’un pool d’assurance internationale dans le but d’indemniser les petits Etats insulaires pour les pertes et préjudices résultant de l’élévation du niveau des mers et océans. 


Cette proposition prévoit de calculer la contribution de chaque pays selon sa part dans les émissions mondiales et dans le PNB mondial3. 


Toutefois, cette initiative se heurte à l’opposition des pays industrialisés. Les Etats-Unis, en particulier, veulent exclure la responsabilité et l’indemnisation du champ du futur régime climatique. 


La COP 19 de 2013 s’est elle aussi emparée du sujet en créant le mécanisme international de Varsovie pour les pertes et préjudices. Ce dispositif se concentre davantage sur la recherche et le dialogue plutôt que sur l’établissement de responsabilités ou d’indemnisation. Néanmoins, il faut attendre 2015, avec l’article 8 de l’Accord de Paris pour que les pertes et préjudices liés aux changements climatiques obtiennent un article autonome4. L’article est alors reconnu comme le troisième pilier de l’action climatique. 24 ans après c’est une vraie victoire pour le Vanuatu même s’il ne contient aucune conséquence obligatoire. 


Malgré tout, dans la même journée, au sein du texte dans lequel la conférence adopte l’accord, le paragraphe 51 déclare : 


«Convient que l’article 8 de l’Accord ne peut donner lieu ni servir de fondement à aucune responsabilité ni indemnisation »5


Cette clause ne supprime pas le droit international de la responsabilité des Etats, mais elle interdit d’invoquer l’article 8 pour une demande. C’est et seulement à cette condition que les Etats-Unis ainsi que les Parties de l’annexe II, pays développés au sens de la Convention, ont accepté que les pertes et préjudices entrent dans le traité6. Le paragraphe 51 ferme une porte que les pays touchés par des catastrophes liées aux changements climatiques auraient pu saisir à l’aide de l’article 8. 


C’est véritablement 31 ans après que les fonds réclamés en 1991 sont pris en compte lors de la COP 27, en 2022, à la lumière du «Loss and Damage Funds». Il vise à accompagner financièrement les pays les plus vulnérables confrontés à des évènements climatiques extrêmes.Malgré tout, comme les COP précédentes, le même problème s’impose : la contribution financière à ce fonds est volontaire. Aucun montant, aucune obligation et sa contribution n’engendre aucune reconnaissance de responsabilité. 


Lors de la COP 28, les documents de la CCNUCC7 parlent de contribution équivalente à 707 millions d’euros qui a atteint 734 millions en 2026, par 27 partenaires8. Or, un rapport déclare qu’en avril 2026, seule la moitié avait effectivement été versée. Ces millions de dollars restent dérisoires par rapport aux pertes et préjudices des pays en développement estimés à 353 milliards d’euros pour 2025. 


Par ailleurs, 119 pays ont déposé des demandes, pour un total de 2,5 milliards d’euros. Aucune n’a été approuvée à ce jour. Lors de sa réunion de juin 2026, le conseil d’administration en a examiné quatre et n’en a retenu aucune. 

Le Népal s’est adressé à ce fonds le 24 septembre 2026 lors de la 81ᵉ Assemblée Générale des Nations Unies. 


Le Premier ministre népalais, Balendra Shah, fraîchement élu, qualifie cette catastrophe climatique de «tsunami himalayen” et “d’avertissement au monde»9. Le pays dépose alors une demande de 17,9 millions d’euros. Montant dérisoires face à l’immensité des dégâts estimés à 4,27 milliards d’euros, soit 10% du PIB népalais. 


Nations unies, [Balendra Shah, Premier ministre du Népal, lors du débat général de la 81ᵉ session de l’Assemblée générale], image extraite de la retransmission vidéo, 24 septembre 2026.
Nations unies, [Balendra Shah, Premier ministre du Népal, lors du débat général de la 81ᵉ session de l’Assemblée générale], image extraite de la retransmission vidéo, 24 septembre 2026.

Cette différence entre la demande et les véritables besoins du pays s’explique par une enveloppe totale du fonds qui recouvre 223 millions d’euros, répartie par tranches de 5 à 20 millions. Cela correspond à douze initiatives au maximum, dans le monde entier, sur deux ans. De plus, les besoins ont été estimés à 353 milliards d’euros pour la seule année 2025, dont l’Asie-Pacifique qui représente à elle seule trois fois l‘enveloppe mondiale. 


Une autre revendication du Premier ministre népalais a été celle d’une justice climatique. Le pays émet moins de 0,1% des gaz à effet de serres mondiaux, mais reste l’un des pays les plus touchés par le changement climatique. Le Népal annonce avoir besoin de 1,88 milliards d’euros par an pour s’adapter à ces bouleversements. La différence est là aussi saisissante. Le pays ne reçoit que 345 millions par an, soit moins d’un cinquième de sa demande et essentiellement sous forme de prêt. Les victimes s’endettent auprès de leurs responsables. Sah résume alors le mécanisme Shah résume le mécanique dont soufre les pays victimes du changement climatique : 


« It forces a poor country to borrow money to repair damage it did not cause »10


C’est à partir de ce constat qu’il formule sa demande. Puisque le dommage vient des émissions d’autrui, l’aide ne peut pas prendre la forme d’un prêt En effet, demander au Népal de rembourser l’argent qui sert à réparer revient à lui faire payer deux fois. 


Une nuance a été apportée par le Premier Ministre Shah lors de son discours. La classe politique népalaise n’a pas été à la hauteur de l’urgence. Des analystes népalais vont plus loin et mettent en cause l’aménagement du territoire, le tracé des routes au bord des rivières et la corruption. 


Les dons existent, et ils sont nombreux. Le Japon, la Chine, l’Inde et le Royaume-Unis ont donné, mais sans rien reconnaître.  Les grands pays émetteurs refuse un versement qualifié de «pertes et préjudices», car celui-ci nomme un dommage qui suppose un responsable. Cette volonté de se dédouaner de toute responsabilité a été démontrée de multiples fois comme en 2015 lorsque l’article 8 n’a été obtenu qu’à la condition qu’il ne fonde aucune responsabilité.  Les Etats ont refusé une seule chose : que cela leur soit opposé. 


Face à l’urgence de la situation, 8 des 26 membres du conseil ont réclamé une réunion d’urgence afin de faire valoir l’ampleur des pertes humaines et des destructions. Le soutien s’est propagé ce qui a permis de rassembler 14 représentants de pays africains et asiatiques. 


Or, cette urgence n’a pas été reçue avec la même gravité par les coprésidents. Ils ont recommandé au conseil d’examiner diverses options dans le cadre du mandat, de la structure et des procédures existants du Fonds. 1400 morts en août, des milliards de dollars de destructions et une réunion qui se tiendra en décembre. 

Ce n’est pas l’institution qui est bloquée, mais le décalage entre le temps de la catastrophe et temps institutionnel. Certains y voient de plus en plus une manière pratique de se soustraire à un engagement pris sur le papier.


Pour combler ce vide, l’aide bilatérale a pris le relais. L’Inde a livré 10 tonnes de matériel le jour même et jusqu’à 62 en 3 jours. La Chine a acheminé 50 tonnes le 30 août puis a versé 1,8 millions d’euros. Quant-aux Etats-Unis d’Amérique, ils ont annoncé une aide totale s’élevant à 32 millions d’euros dont 20.5 millions en achat de matériel américain. Cet usage de moyens non institutionnels permet de combler les lacunes du système multilatéral. 


Face à ce manque de réponse de la part de l’ONU et du cadre mondial sur l’enjeu climatique, le Népal a proposé un mécanisme de résilience himalayenne avec l’Inde et la Chine. Le Népal se tourne vers ses deux voisins, dont l’un est le premier émetteur mondial. 


Le multilatéral climatique n’est pas en panne. Il produit des textes, des mécanismes, des conseils d’administration… En revanche, il n’assure pas l’essentiel : réparer. 

Dès lors, quand il ne répond pas, c’est le bilatéral et le régional qui prennent le relais. Toutefois, une aide bilatérale n’est pas une réparation. Elle est discrétionnaire, révocable et engage politiquement celui qui la reçoit. 

Le conseil se réunira en décembre à Manille, puis en mars 2027 à Katmandou des mois après la catastrophe. 



Sources :


Documentaire Arte, «Pourquoi le Népal est-il victime d’injustice climatique », 15 septembre 2026.

Décision 2/CP.19, 23 novembre 2013, document FCCC/CP/2013/10/Add.1.

Décision 1/CP.21, 12 décembre 2015, document FCCC/CP/2015/10/Add.1, paragraphe 51. 

Tarun Gopalakrishnan, « Flood-damaged Nepal wants help from the global climate loss and damage fund – but it’s waiting, along with 118 other countries », The Conversation, 18 septembre 2026. 

«Loss and damage fund » urged to hold crisis meeting on Nepal », Climate Home News, 2 septembre 2026. 

Discours de Balendra Shah devant la 81ᵉ Assemblée générale des Nations unies, 24 septembre 2026. Transcription publiée par The Kathmandu Post, 25 septembre 2026.



Notes de bas de page


1 le Fonds de réponse aux pertes et préjudices (Fund for responding to Loss and Damage, FRLD).

2 La justice climatique désigne l’idée selon laquelle les responsabilités dans la crise climatique et les capacités à y faire face étant inégalement réparties, les États historiquement émetteurs doivent assumer une charge plus lourde. Elle sous-tend le principe des responsabilités communes mais différenciées, inscrit dans la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques dès 1992.

3 produit national brut.

4  Décision 2/CP.19, Mécanisme international de Varsovie relatif aux pertes et préjudices liés aux incidences des changements climatiques, document FCCC/CP/2013/10/Add.1, 23 novembre 2013. Trois fonctions lui sont assignées : améliorer la connaissance, renforcer le dialogue et la coordination, renforcer l’action et le soutien. Le mécanisme est établi au titre du Cadre de l’adaptation de Cancún.

5 Décision 1/CP.21, « Adoption de l’Accord de Paris », paragraphe 51, in Rapport de la Conférence des Parties sur sa vingt et unième session, document FCCC/CP/2015/10/Add.1, 29 janvier 2016. 

6  Les annexes de la Convention reflètent la composition de l’OCDE en 1992 et n’ont jamais été révisées. L’annexe II comprend uniquement uniquement les membres de l’OCDE en 1992, sans les économies en transition. Vingt-trois pays, plus l’Union européenne. Ce sont eux qui portent l’obligation financière.

7 Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, adoptée à Rio en 1992 et entrée en vigueur en 1994. Elle constitue le traité fondateur du régime climatique international, dont relèvent le protocole de Kyoto (1997) et l’Accord de Paris (2015).

8  Les montants sont exprimés en dollars américains, devise des documents officiels cités. Conversions indicatives au taux de référence de la Banque centrale européenne du 7 octobre 2026 : 1 euro = 1,12 dollar.

9  Discours devant la 81ᵉ Assemblée générale des Nations unies, 24 septembre 2026. Transcription intégrale publiée par The Kathmandu Post, 25 septembre 2026.

10 Texte original : « It forces a poor country to borrow money to repair damage it did not cause. » Transcription intégrale du discours de Balendra Shah devant la 81e Assemblée générale des Nations unies, The Kathmandu Post, 25 septembre 2026.

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