Le Sénégal face au mur de la dette : souveraineté économique et géopolitique des créanciers
Pour de nombreux États africains, la dette publique constitue une contrainte majeure pour la souveraineté économique. Les financements extérieurs sont souvent nécessaires pour construire des infrastructures, soutenir les services publics ou répondre à des crises. Mais ils placent aussi les gouvernements sous le regard de leurs créanciers, qui évaluent leur capacité de remboursement et peuvent conditionner leur soutien à certaines réformes. Cette dépendance devient encore plus forte lorsque la fiabilité des comptes publics est mise en cause.
Le Sénégal en offre aujourd’hui une illustration : en septembre 2024, les nouvelles autorités ont révélé l’existence d’engagements financiers non intégralement déclarés par l’administration précédente (1). Cette découverte a provoqué une crise de confiance et conduit au gel des décaissements associés au programme de 1,83 milliard de dollars approuvé par le Fonds monétaire international (FMI) en juin 2023². La dette sénégalaise a alors cessé d’être une question uniquement budgétaire : elle est devenue un enjeu de crédibilité internationale et de souveraineté nationale.
L’audit publié par la Cour des comptes sénégalaise en février 2025 a confirmé d’importants écarts dans la comptabilisation des déficits et de la dette entre 2019 et 2023. Selon le FMI, le déficit budgétaire annuel moyen de cette période a été révisé à la hausse de 5,6 points de pourcentage du produit intérieur brut (PIB). Dans une première estimation, la dette de l’administration centrale à fin 2023 est également passée de 74,4% à 99,7% du PIB. Ces révisions ont réduit la capacité du Sénégal à emprunter à des conditions favorables et l’ont obligé à devoir restaurer la confiance de ses partenaires.
Près de deux ans après le début de la crise, l'accord technique conclu le 1er septembre 2026 entre Dakar et le FMI marque le début d'un nouveau chapitre (3). Il porte sur une facilité de crédit élargie d’environ 2,2 milliards de dollars sur une période de trois ans. Accorder un crédit de 2,2 milliards de dollars à un pays récemment épié pour la dissimulation de sa dette publique peut paraître paradoxal, mais le FMI poursuit ici sa mission de prêteur en dernier ressort sur des marchés financiers devenus pour Dakar inaccessibles. Ce programme financier vient saluer le combat pour la transparence qu’ont mené les nouvelles autorités, qui ont elles-mêmes commandité l'audit révélant l'ampleur du gouffre comptable afin de purger le passé. Toutefois, ce soutien n'est pas un chèque en blanc et ne signe pas encore la fin de la crise : son déblocage reste strictement conditionné à l'adoption de mesures correctrices douloureuses, à l'obtention d'assurances de financement et au feu vert définitif du Conseil d'administration du Fonds. C'est dans cette perspective de rigueur inévitable que la Déclaration de politique générale du Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lô, prononcée une semaine plus tard, le 8 septembre 2026, acte l’amorce d’une sortie sous haute surveillance du gel des financements.
Une question centrale se pose alors : comment le Sénégal peut-il rétablir sa solvabilité et la confiance de ses créanciers sans abandonner ses priorités sociales, économiques et stratégiques ? L’équation s’avère jusqu’ici délicate à résoudre tant le gouvernement doit également faire face à une urgence sociale pressante. Il doit à la fois atténuer le coût de la vie tout en offrant un emploi à une jeunesse impatiente et conserver ses ambitions économiques : la souveraineté alimentaire, l’industrialisation, ainsi que l’optimisation de la nouvelle rente pétro-gazière. L’analyse de cette crise conduit ainsi à envisager la dette non plus seulement comme un rapport de force entre Dakar, les institutions financières internationales et les marchés, mais comme l’épreuve du feu du projet d’émancipation et de souveraineté promis au peuple par les nouvelles autorités.

De la dette cachée à la crise de crédibilité
L’affaire dite de la « dette cachée » a terni l’image d’un Sénégal longtemps considéré comme un emprunteur relativement stable. L’audit de la Cour des comptes sénégalaise a relevé des opérations d’endettement réalisées en dehors des procédures prévues, des emprunts non retracés dans les comptes du Trésor et d’importantes discordances entre les données disponibles (4). Le problème ne résidait donc pas seulement dans la hausse de la dette, mais aussi dans la fiabilité de l’ensemble de la chaîne de production de l’information budgétaire.
Cette distinction est alors essentielle. En effet, un État fortement endetté peut continuer à se financer si ses créanciers jugent ses institutions fiables et sa trajectoire économique prévisible. À l’inverse, lorsque le montant réel des engagements devient incertain, les investisseurs revoient brutalement leur estimation du risque. Ainsi, la révision des comptes sénégalais a entraîné une baisse des obligations internationales du pays (5) et contribué aux dégradations successives de sa notation souveraine.
Face à ce choc de confiance, la publication des nouveaux chiffres impose une lecture prudente et nécessite d'introduire différentes grilles d'analyse. La transparence ne consiste en effet pas à publier un chiffre isolé, mais à expliquer ce qu’il recouvre et comment il a été calculé. Il faut d'abord distinguer les périmètres : la dette de l’administration centrale ne doit pas être confondue avec celle, plus vaste, de l’ensemble du secteur public, qui inclut notamment les engagements de certaines entreprises publiques. Ensuite, la mécanique statistique entre en jeu : la dette étant exprimée en pourcentage de la richesse nationale, une simple révision du PIB (comme un rebasage) modifie mécaniquement le ratio d’endettement, sans pour autant affecter le montant nominal à rembourser.
C’est précisément à l'aune de ces variables que s'expliquent les différents niveaux d’endettement révélés par la mise à jour des comptes. Sur le périmètre strict de l’administration centrale, le FMI estimait en mars 2025 la dette à 105,7 % du PIB pour la fin 2024. Or, après le travail de réconciliation mené avec le groupe international d’audit Forvis Mazars, ce ratio a été réévalué à 118,8 % (6) (contre 111 % à fin 2023). Le grand écart se poursuit lorsqu'on élargit la focale à l'ensemble du secteur public : le FMI évaluait cette dette globale à environ 132 % du PIB à fin 2024, tandis que le bulletin statistique du ministère sénégalais des Finances (publié en juillet 2026) fixe cet encours à 128,6 % du PIB (soit 25 583 milliards de FCFA) (7). Une divergence qui illustre parfaitement l'importance de la méthodologie, puisqu'elle s’explique notamment par l'utilisation de séries de PIB différentes, le bulletin ministériel précisant que ses ratios n’intègrent pas encore les résultats du rebasage en cours.
La révélation de ces engagements a eu des effets économiques immédiats. Les financements concessionnels attendus n’ont plus joué leur rôle d’amortisseur, tandis que l’accès aux marchés internationaux s’est fortement renchéri. Dakar s’est alors davantage tourné vers les banques et le marché régional de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA). Les émissions obligataires à trois ans réalisées les 26 et 30 mai 2025 ont affiché des rendements moyens de 7,73% et 7,72%, respectivement (8).
Ce recours au marché régional peut sembler renforcer l’autonomie du Sénégal en réduisant sa dépendance immédiate aux financements extérieurs. Il comporte pourtant un risque : si les banques mobilisent une part trop importante de leurs ressources pour financer l’État, elles peuvent accorder moins de crédits aux entreprises et aux ménages. Fin 2025, l’encours des titres sénégalais émis par adjudication atteignait environ 4 453,5 milliards de FCFA, dont 781,5 milliards de bons du Trésor et 3 672 milliards d’obligations (9). Il n’y a pas de disparition de la dépendance financière mais un changement de forme.
Dans ce contexte, l’accord technique conclu le 1er septembre 2026 entre Dakar et le FMI ne constitue pas une simple reprise de l'assistance financière : il marque le retour en force du Fonds au cœur de la gouvernance budgétaire sénégalaise. Le même jour, le ministère de l’Économie, des Finances et du Plan a lancé le Plan de traitement de la dette du Sénégal (PTDS) et annoncé son intention de recourir au Cadre commun du G20 « dans une version améliorée » (10). La dette libellée en francs CFA resterait exclue du dispositif afin de préserver le marché régional, tandis que la dette extérieure ferait l’objet de négociations coordonnées avec les créanciers concernés.
Dans ce contexte, l’accord technique ouvre donc deux chantiers parallèles : la validation du nouveau programme par le FMI et la négociation du traitement de la dette extérieure. Les deux démarches sont étroitement liées. Le futur programme du FMI doit soutenir le redressement des finances publiques, mais son approbation suppose également que Dakar obtienne des garanties suffisantes quant au financement de son économie et au retour de sa dette sur une trajectoire soutenable. La directrice du FMI, Kristalina Georgieva, a présenté le Sénégal comme le prochain test du Cadre commun amélioré (11), en déclarant en marge de la réunion du G20 à Asheville : « Nous avons le prochain cas. Faisons en sorte que cela fonctionne. »
Le FMI n’agit donc pas seulement comme prêteur. Son approbation envoie un signal aux autres bailleurs, aux banques et aux investisseurs. Cette influence explique son poids dans la négociation, même si d’autres institutions détiennent davantage de créances sur le Sénégal. La souveraineté sénégalaise s’exerce ainsi dans un espace contraint : Dakar reste libre de choisir sa stratégie, mais son accès aux financements dépend largement de la confiance de ses partenaires et de leur appréciation de la trajectoire budgétaire du pays.
Une diplomatie des créanciers
La crise ne place pas le Sénégal face à un seul créancier. Elle l’oblige à négocier avec des acteurs qui n’ont ni les mêmes intérêts, ni les mêmes méthodes, ni les mêmes délais. Fin 2024, la dette extérieure de l’administration centrale s’élevait à environ 16 894 milliards de FCFA (12). Les institutions multilatérales en détenaient environ 40 %, contre 34 % pour les créanciers commerciaux et 17 % pour les créanciers bilatéraux ; le reste provenait principalement de crédits à l’exportation (13).
La Banque mondiale occupe une place centrale dans cette architecture. Avec un encours d’environ 2 803 milliards de FCFA à fin 2024, elle était le premier créancier institutionnel extérieur du pays. Son exposition dépassait celle du FMI, estimée à 905 milliards de FCFA, de la Banque islamique de développement, à 896 milliards de FCFA, et de la Banque africaine de développement, à 730 milliards de FCFA. Cette hiérarchie rappelle que le FMI n’est pas le principal créancier du Sénégal en termes de montant de ses prêts. Son influence tient surtout au signal que son approbation envoie aux autres bailleurs et aux marchés.
La Banque mondiale joue un rôle plus directement lié au financement du développement et à la réforme de l’administration. En juin 2025, son guichet concessionnel, l’Association internationale de développement, a approuvé un financement de 115 millions de dollars pour le programme SEN-FISCALE (14). Ce programme vise à améliorer la viabilité de la dette, la gestion des finances publiques et la mobilisation des recettes nationales. Il comprend 105 millions de dollars de financement liés aux résultats et 10 millions de dollars d’assistance technique. La Banque mondiale intervient donc à la fois en tant que créancière, partenaire technique et source de financements, à des conditions plus avantageuses que celles des marchés.
Les créanciers commerciaux suivent une autre logique. Les Eurobonds représentaient environ 3 133 milliards de FCFA fin 2024 (15), auxquels s’ajoutaient différents prêts accordés par des banques et des institutions financières. Ces acteurs cherchent d’abord à préserver la valeur de leurs titres et à assurer le paiement des intérêts. En cas de traitement de la dette, Dakar pourrait donc devoir négocier avec eux un report des échéances, une baisse des taux ou, dans un scénario plus difficile, une réduction de la valeur des créances.
À cette dimension financière s’ajoute la rivalité d’influence des créanciers bilatéraux, c’est-à-dire les États étrangers qui prêtent directement à Dakar par l’intermédiaire de leurs agences publiques de développement, ou de leurs banques d’État. Dans cette configuration diplomatique, la Chine apparaît comme le premier bailleur bilatéral individualisé dès lors que, fin 2024, l’Exim Bank of China disposait d’environ 1 380 milliards de FCFA de créances, devançant nettement la France dont l’Agence française de développement (AFD) se concentrait sur environ 808 milliards de FCFA.
La France conserve toutefois un poids important à travers l’AFD et le Club de Paris. Au 31 décembre 2024, le Club de Paris évaluait les créances de ses membres au Sénégal à 2,564 milliards de dollars (16), dont 1,827 milliard au titre de l’aide publique au développement et 737 millions de créances non concessionnelles. Ces données ne doivent pas être directement additionnées à celles du bulletin sénégalais sans précaution, car les deux documents peuvent retenir des dates de conversion, des périmètres et des méthodes comptables différents.
Cette diversité empêche d’opposer les créanciers occidentaux à une « alternative chinoise ». Les financements chinois ont élargi les possibilités de Dakar, notamment en matière d’infrastructures, tout en créant une nouvelle relation bilatérale. La France, de son côté, conserve une influence financière et institutionnelle importante. Le Sénégal ne choisit donc pas entre dépendance et indépendance : il doit arbitrer entre plusieurs formes de dépendance, assorties de coûts et de contreparties différents.
Un recours au cadre commun du G20 renforcerait ce besoin de coordination (17). Ce dispositif inédit oblige les membres du Club de Paris à se coordonner avec les autres grands créanciers bilatéraux du G20, notamment la Chine, pour négocier un traitement commun de la dette.
Le pays débiteur doit ensuite rechercher auprès de ses autres créanciers bilatéraux et privés des conditions au moins aussi favorables que celles accordées par le comité officiel. Ce principe, appelé « comparabilité de traitement », vise à répartir l’effort entre les différents prêteurs. Il doit empêcher que le Club de Paris ou la Chine accordent un allégement, alors que les détenteurs d’Eurobonds continuent d’être remboursés sans concession. L’effort peut être évalué à partir de la réduction du service de la dette, de l’allongement des délais de remboursement et de la baisse de la valeur actuelle des créances.
Le précédent du Tchad montre la durée possible de cette procédure. Premier pays à solliciter le Cadre commun, en janvier 2021, il n’a conclu l’accord final avec ses créanciers qu’en novembre 2022, soit près de vingt-deux mois plus tard. Le résultat invite toutefois à la prudence : l’amélioration des revenus pétroliers avait conduit les créanciers à refuser d’accorder un allégement immédiat, mais à prévoir un mécanisme de protection en cas de dégradation de la situation financière. Ce précédent ne permet donc pas de prévoir précisément le calendrier sénégalais, mais il montre qu’un accord technique avec le FMI ne suffit pas à conclure rapidement une négociation avec l’ensemble des créanciers.
La position de Dakar dépendra de sa capacité à publier une liste complète de ses créances et à définir clairement ce qu’il attend du traitement : réduire les remboursements immédiats, allonger les échéances ou diminuer le coût global de la dette. Dans cette négociation, la transparence devient une ressource diplomatique. Plus les autorités maîtrisent leurs données, plus elles peuvent demander à chaque catégorie de créanciers d’accomplir un effort uniforme.
Les institutions multilatérales occupent une position particulière. Le FMI, la Banque mondiale et les principales banques multilatérales de développement sont généralement considérés comme des créanciers privilégiés (18) : leurs prêts sont habituellement exclus du périmètre des restructurations afin qu’elles puissent continuer à financer les pays en crise. Ce statut relève toutefois davantage d’une pratique reconnue par les créanciers que d’une priorité juridique automatique et uniforme pour toutes les institutions. Leur rôle consiste alors à fournir de nouveaux financements pendant que les créanciers bilatéraux et privés négocient. Si ces ressources remplacent progressivement les emprunts les plus coûteux et préservent les investissements publics, elles peuvent redonner une marge de manœuvre au Sénégal. Mais si elles servent principalement à rembourser les anciennes dettes, leur impact sur le développement et la souveraineté économique demeurera limité.

Le coût social et le test de souveraineté
La soutenabilité de la dette ne dépend pas seulement des objectifs fixés avec le FMI. Elle repose aussi sur la capacité du gouvernement à faire accepter les mesures nécessaires pour réduire le déficit et maîtriser les dépenses. Dans sa Déclaration de politique générale (DPG), l’exécutif reconnaît la nécessité d’un ajustement, tout en rejetant l’idée d’un « ajustement sauvage ». Sa stratégie combine une meilleure collecte des impôts, une rationalisation des dépenses, une maîtrise de la masse salariale et une réforme des subventions.
La réforme des aides à l’énergie illustre la difficulté à trouver cet équilibre. Le gouvernement estime que 600 milliards de FCFA, sur les quelques 800 milliards consacrés aux subventions, profitent principalement aux 20 % de ménages les plus aisés. Il prévoit donc de réduire progressivement ces aides générales et de réorienter les économies vers les populations vulnérables. Cette réforme peut rendre la dépense publique plus juste, mais elle comporte un risque social : une hausse des prix de l’électricité ou du carburant qui se répercuterait rapidement sur les transports, l’alimentation et les coûts des petites entreprises.
Pour limiter cet effet, le gouvernement veut étendre les filets sociaux à un million de ménages pauvres et vulnérables dès 2027. L’enveloppe consacrée à cette politique, portée à 70 milliards de FCFA en septembre 2026, devrait doubler pour atteindre 140 milliards de FCFA en 2027. La réussite de cette mesure dépendra toutefois du calendrier : les aides devront parvenir aux ménages avant ou au moment même où les subventions énergétiques seront réduites. Dans le cas contraire, les populations subiront immédiatement la hausse des prix sans bénéficier d’une protection suffisante.
L’ajustement touche également les agents publics et les entreprises. Une limitation trop stricte des recrutements pourrait réduire les dépenses à court terme, mais aussi fragiliser des secteurs comme l’éducation, la santé et l’administration. De même, la DPG évalue à 1 956 milliards de FCFA les arriérés dus par l’État aux entreprises à fin mars 2025. Lorsqu’elles ne sont pas payées, les entreprises doivent s’endetter, reporter leurs investissements ou réduire leurs effectifs. Le règlement de ces arriérés constitue donc à la fois une obligation budgétaire et un soutien à l’activité économique.
Le gouvernement doit ainsi éviter deux écueils. Un ajustement trop rapide risquerait de réduire la consommation, d’affaiblir les entreprises et d’alimenter les tensions sociales. Mais une correction trop lente entretiendrait la défiance des créanciers et le coût élevé du financement. Les revenus du pétrole et du gaz peuvent offrir une marge supplémentaire : la Banque mondiale relève que la croissance sénégalaise de 6,1% en 2024 a été tirée par le démarrage de la production d’hydrocarbures, tandis que la croissance hors pétrole a ralenti à 3,5%. Ces ressources renforceront la souveraineté du pays que si elles financent aussi les infrastructures, l’éducation et la santé, plutôt que le seul remboursement de la dette.
La crise montre finalement que la souveraineté économique ne consiste ni à refuser toute coopération avec le FMI ni à contracter de nouveaux emprunts. Elle repose sur la capacité de l’État à connaître ses engagements, à négocier avec ses différents créanciers et à protéger ses priorités nationales. L’accord du 1ᵉʳ septembre 2026 peut restaurer une partie de la confiance perdue, mais son entrée en vigueur reste soumise à l’approbation du Conseil d’administration du FMI et à la poursuite des discussions sur le traitement de la dette.
Le choix des mots révèle enfin une tension politique. Le gouvernement refuse de parler de « restructuration » et présente le Plan de traitement de la dette du Sénégal (PTDS) comme un reprofilage, fondé sur l’allongement des échéances et la renégociation des taux d’intérêt. Plusieurs économistes sénégalais contestent cette distinction. Mame Mor Sène, enseignant-chercheur à l’université Cheikh Anta Diop, estime ainsi qu’un traitement impliquant la renégociation des conditions initiales revient, au sens économique, à la restructuration de la dette (25). Cette divergence sémantique met à l’épreuve le discours souverainiste : Dakar présente le plan comme une initiative nationale, mais son succès dépendra d’accords conclus avec le FMI et les différents créanciers.
L’enjeu pour Dakar n’est pas de vivre en autarcie financière, mais de recouvrer ses marges de manœuvre. Cela exige une transparence totale sur ses engagements pour négocier d'égal à égal avec ses créanciers, tout en sanctuarisant les investissements vitaux pour le pays. Dès lors, la véritable souveraineté économique du Sénégal ne réside pas dans une rupture illusoire avec le FMI, mais dans la capacité à mobiliser des capitaux étrangers au service d'un agenda national assumé. C'est à ce prix que la gestion de la dette cessera d'être une mise sous tutelle pour devenir un véritable levier d'émancipation.
Notes de bas de page :
CROW, Portia ; GEORGE, Libby. « Explainer: Senegal’s billions in hidden debt, and why it is an IMF headache ». Reuters. 24 juillet 2025. https://www.reuters.com/world/africa/senegals-billions-hidden-debt-why-it-is-an-imf-headache-2025-07-24/
FONDS MONÉTAIRE INTERNATIONAL. « Les services du FMI achèvent leur visite au Sénégal ». Fonds monétaire international. 26 mars 2025. https://www.imf.org/fr/news/articles/2025/03/26/pr2577-senegal-imf-staff-concludes-visit
AFRICANEWS. « Le FMI et le Sénégal scellent un accord de 2,2 milliards de dollars ». Africanews. 1er septembre 2026. https://fr.africanews.com/2026/09/01/le-fmi-et-le-senegal-scellent-un-accord-de-22-milliards-de-dollars/
COUR DES COMPTES DU SÉNÉGAL. « Rapport définitif d’audit sur la situation des finances publiques : gestions de 2019 au 31 mars 2024 ». Cour des comptes du Sénégal. Février 2025. https://www.courdescomptes.sn/wp-content/uploads/2025/02/Rapport-d%C3%A9finitif-sur-la-situation-des-finances-exercice-2019-au-31-mars-2024.pdf
MIRIRI, Duncan. « Senegal’s dollar bonds fall after audit reveals larger debt and deficit ». Reuters. 27 septembre 2024. https://www.reuters.com/world/africa/senegals-dollar-bonds-fall-after-audit-reveals-larger-debt-deficit-2024-09-27/
FONDS MONÉTAIRE INTERNATIONAL. « Les services du FMI achèvent leur visite au Sénégal ». Fonds monétaire international. 27 août 2025. https://www.imf.org/fr/news/articles/2025/08/26/pr25282-senegal-imf-staff-concludes-visit
KA, Mangoné. « Dette publique : le Sénégal ouvre le coffre-fort, les milliards défilent et parlent ». Senego. 15 juillet 2026. https://senego.com/dette-publique-le-senegal-ouvre-le-coffre-fort-les-milliards-defilent-et-parlent_1983684.html
UMOA-TITRES. « Émission simultanée du Trésor du Sénégal du 30.05.2025 ». UMOA-Titres. 30 mai 2025. https://www.umoatitres.org/fr/emission/emission-simultanee-du-tresor-du-senegal-du-30-05-2025/
BANQUE CENTRALE DES ÉTATS DE L’AFRIQUE DE L’OUEST. « Rapport sur la politique monétaire dans l’UMOA – mars 2026 ». BCEAO. 13 mars 2026. https://www.bceao.int/sites/default/files/2026-03/RAPPORT-SUR-LA-POLITIQUE-MONETAIRE-DANS-L-UMOA-DE-MARS-2026.pdf
MINISTÈRE DE L’ÉCONOMIE, DES FINANCES ET DU PLAN DU SÉNÉGAL. « Le Sénégal engage une étape décisive de sa stratégie de gestion active de la dette avec le lancement du Plan de traitement de la dette du Sénégal (PTDS) ». Ministère de l’Économie, des Finances et du Plan du Sénégal. 1er septembre 2026. https://www.finances.gouv.sn/actualites/le-senegal-engage-une-etape-decisive-de-sa-strategie-de-gestion-active-de-la-dette-avec-le-lancement-du-plan-de-traitement-de-la-dette-du-senegal-ptds/
LAWDER, David. « IMF’s Georgieva says rising bond yields threaten progress on developing-country debt ». Reuters. 2 septembre 2026. https://live.euronext.com/en/financial-news/imfs-georgieva-says-rising-bond-yields-threaten-progress-developing-country-debt
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THIOUNE, Léna. « Mame Mor Sène sur l’accord avec le FMI : “On revient à restructurer la dette” ». Seneweb. 7 septembre 2026. https://www.seneweb.com/fr/news/Video/mame-mor-sene-sur-laccord-avec-le-fmi-on-revient-a-restructurer-la-dette_n_503579.html


